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L'attentat

Notes

Frédéric O. Sillig



mars 1963

Mon professeur de mathématiques s'appelle L.K. Clarté cartésienne, calme et maîtrise de soi. Ancien officier d'infanterie, il porte discrètement le rouge et le vert d'une Croix de Guerre au revers d'un costume invariablement bleu. Son flegme apparent ne parvient pas à dissimuler un vieillissement prématuré dû aux séquelles d'une longue détention dans les stalags de l'Allemagne nazie. À tel point que souvent, au tableau noir, il s'assoupit, parfois une minute entière, appuyé sur la craie, pour reprendre sa démonstration à l'endroit exact où elle en était restée. Ce problème narcoleptique, pour cet homme d'un niveau académique visiblement élevé, est sans doute à l'origine de son expatriation dans un bahut lausannois; bien entendu pour y devoir se résoudre à inculquer des matières élémentaires à des potaches, par ailleurs intéressés à nulle autre chose que la captation d'un sauf-conduit pour la fac de leurs espérances. La proverbiale imperturbabilité qu'il affiche ne le prive pas d'une causticité certaine à l'égard des « nuls-en-math », en particulier pour ce qui vise les trois seules filles de la classe – le « gynécée » ou les « Trois Grâces » selon son inspiration – qu'il accuse avec une gouaille mesurée d'ériger en coquetterie le fait de ne rien comprendre aux mathématiques.
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Ce jour là, – le 13 mars 1963 très exactement – un bouillonnement intérieur semble habiter notre professeur dès son arrivée. Peut-être l'indisponibilité de notre salle de cours habituelle qui nous conduit pour la matinée dans une sorte de placard sombre et exigu.

Au dehors, une clameur se fait entendre, des éclats de voix.

   — Vive X !... Vive X !

En fait il s'agit d'un élève qui, à la suite d'une brimade qui lui a été infligée par un professeur, a réussi à fédérer des partisans qui lui expriment bruyamment leur soutien.

Cette soudaine manifestation de coalition n'échappe pas à notre enseignant et déclenche en lui une réaction surprenante. Le bouillonnement intérieur s'extériorise. Le mathématicien perd rapidement le contrôle de lui. Il évoque les moutons de Panurge et surtout les « Vive de Gaulle ! » hurlés par ceux qui, la veille encore, ignoraient son existence. Suit une diatribe, une philippique d'une violence inouïe à l'encontre du Général sous un éclairage critique, dénigrant et diffamatoire : L'illusion du 18 juin, la planque de Londres, l'échec de Dakar, la manigance du Levant, le mépris à l'égard de Giraud, la prise de pouvoir d'Alger, l'assassinat de Darlan, l'insulte faite à Roosevelt après Yalta, l'affront face aux communistes en 44 à Toulouse, l'appropriation illégitime de la Libération et bien d'autres turpitudes abusivement attribuées à cet immense personnage. Puis le ton monte encore puisqu'il aborde maintenant le problème algérien en crescendo : La prise de pouvoir de 58, le 13 mai, « un coup d'État » longuement prémédité, la trahison du « Je vous ai compris » du 4 juin, l'imposture de Mostaganem, la dictature, le vote abusif des pleins pouvoirs, la « paix des braves » avec Si Salah, le discours de l'auto-détermination, puis l'état de siège après le putsch du 21 avril. Une totale trahison envers la Nation toute entière… Puis c'est la quintessence : L'assassinat de Bastien-Thiry 01. En fait le refus du Général de Gaulle d'accorder la grâce présidentielle à l'organisateur de l'attentat du Petit-Clamart 02 qui était censé, le 22 août 1962, le faire passer lui-même de vie à trépas ainsi que sa femme Yvonne, son gendre de Boissieu et son chauffeur. Nous sommes maintenant à l'écoute d'un panégyrique du Lieutenant-colonel Bastien-Thiry fusillé avant-hier samedi au fort d'Ivry : « Un héros national, le libérateur d'un fléau, un juste réhabilitateur des libertés, un pourfendeur de la dictature, un adversaire acharné de la braderie du territoire national, un tyrannicide béni par le catholicisme ». Pour finir nous assistons à un éloge appuyé du Général Massu 03 qui a pu, selon notre cher professeur, contrer en partie les velléités criminelles de de Gaulle.

Je suis tétanisé et je reste complétement muet à l'écoute de ce discours, bien sûr, à l'opposé de mes convictions du moment. Il faut dire qu'à peine dix-huit mois se sont écoulés depuis mon retour d'Alger dans des conditions peu banales, fuyant, entre autres, les conséquences de mes relatifs liens familiaux avec l'un des quatre auteurs du putsch du 21 avril 04. En bref, affligé d'une position diamétralement opposée à celle de ce professeur pour avoir été durant de long mois au cœur du problème et au cœur d'une famille déchirée par ce même problème. Et enfin, pour la petite histoire, après avoir, à l'âge de 13 ans, en plein repas familial, traité Massu, les yeux dans les yeux, de « sale con » au grand effroi de mes oncles et au ravissement dissimulé de mon père qui le détestait.

****


Plusieurs contingences, principalement financières, m'obligent à quitter Lausanne quelques mois après cet épisode mémorable. Je n'ai jamais revu ce professeur de qui, en dépit de ses opinions, je garde un très bon souvenir en essayant en vain de comprendre sa position sur la politique algérienne de de Gaulle. Mais avec qui je partage une forte indignation sur la honte procédurale et judiciaire 05 qui a présidé au procès et à l'exécution de Bastien-Thiry.
Vingt ans plus tard mon fils est l'élève de l'épouse de L.K. Il m'apprend que cette dame a pris le relais après un décès prématuré de son mari.
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En automne 2002, soit après près de quarante ans, à l'occasion de la sortie du remarquable ouvrage de Georges Fleury sur l'OAS, je me penche sur une rubrique littéraire se rapportant à un passage du livre qui relate l'attentat raté du Petit-Clamart et celui tout aussi raté du Pont de Grenelle qui le précéda de quelques jours. Il y est fait mention de l'invitation, adressée au Lieutenant-colonel Jean Bastien-Thiry par son complice, Alain de Bougrenet de La Tocnaye, à rejoindre immédiatement Paris en vue de préparer l'attentat projeté, à la faveur de la prochaine venue en France du Président Eisenhower qui devait provoquer moult trajets en voiture du Général de Gaulle. L'auteur de l'article ajoute ensuite que Bastien-Thiry se trouvait alors à Lausanne, chez un ami qui lui était cher… Un certain L. K. 


rquad.jpg   FOS © 30 décembre 2012

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Autres notes qui font allusion à l'Algérie: Lagos, Crainte superflue, Chréa
[01]  Lieurenant-Colonel Jean Bastien-Thiry, dernier fusillé de France  [ retour ]
[02]  Attentat du 22 août 1962 contre le Général de Gaulle dit attentat du Petit-Clamart ou « Opération Charlotte Cordey ».  [ retour ]
[03]  Général Jacques Massu  [ retour ]
[04]  « Un quarteron de généraux en retraite… » selon l'expression fameuse du Général de Gaulle dans son discours télévisé du 23 avril 1961 qui a fait suite au putsch du 21 avril 1961.
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[05]  Un procès illégal fondé sur une loi perimée et prolongée artificiellement pour ce procès uniquement.  [ retour ]

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