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Milano Centrale

Notes

Frédéric O. Sillig



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Près d'un million de fois moins développé que chez les chiens, un bien curieux sens que notre odorat. Il peut évoquer une chose immatérielle; une chose immatérielle comme un départ.

L'odeur du départ a jalonné mon enfance; le départ de très bon matin attaché à l'impression du sommeil interrompu, à l'estomac vide de l'inappétence d'un réveil précipité, à la permanente irritation de ma mère. L'âcre relent de l'échappement d'un diesel qui condense dans la froideur de l'aube complétait souvent ces perceptions qui induisaient la perspective d'un long voyage en chemin de fer. L'envie de vomir s'estompait vite avec l'émergence du soleil et de la nouvelle optique de dépaysement, de l'abandon provisoire des activités routinières alors synonyme de vacances, grandes ou courtes. Ma petite enfance, c'était l'époque de la vapeur et du charbon, l'époque de la suie sur le doigt lorsqu'il était passé le long de la glace de la portière entre les deux étiquettes qui nous incitaient à ne pas s'y pencher.01
Au gré des multiples destinations projetées, une étape, disons-le, fort récursive, bénéficiait dans mon imaginaire d'un statut particulier. Celle dont mon père saisissait l'occasion pour rencontrer une dernière fois ses partenaires ou associés italiens avant un farniente printanier ou estival: la gare centrale de Milan.
Une voûte de verre et d'acier. Immense. Remplie de volutes de vapeur et de fumée noire où résonne de manière sporadique l'écho nasillard, monocorde et caricatural de ces sempiternelles annonces toujours répétées deux fois. Les vingt-quatre quais qu'elle abrite débouchent sur un hall où sont exposés des manchettes agrandies de tabloïds catastrophistes à couverture hyperréaliste en contrebas d'énormes panneaux publicitaires à l'échelle de cette monumentale confiserie composite érigée à la gloire de Benito en fin des années vingt. On y devine encore sur les médaillons qui ornent les trumeaux de l'édifice, les faisceaux de licteurs en bas-relief que l'on a pas pris la peine de saper en totalité après la chute du Duce. Certes aujourd'hui l'addition d'un escalator, la disparition des fumées de charbon, l'enrichissement de quelques dizaines de hertz du spectre de la voix du speaker, le rehaussement du chromatisme des manchettes de la Domenica del Corriere, le désampoulement relatif du graphisme des publicités « Cin... Cin... Cinzano », l'illusoire remplacement de Musso par Berlu, constituent un certain degré de mutation. Mais j'ai pu constater récemment qu'en cinquante ans l'essentiel cette ambiance écrasante, machiniste, voulue par l'architecte Stacchini et le conte Ciano n'avait guère changé en substance. Mais encore et surtout, ce qui est resté intact et ce que Visconti n'a pas pu de toute évidence restituer dans « Rocco et ses Frères » pour achever d'ériger cette arche en symbole d'un nouveau monde moderne, d'un Ellis Island italien, c'est l'odeur. Une odeur de fer chauffé à blanc où subsistent des réminiscences de houille grasse qui se mélange à celle de l'urine et du vomi à la faveur d'un dosage choisi. Une donnée olfactive mémorisée, qui pour moi, pour moi seul, constitue une valeur permanente, particulière et unique, localisée au seul endroit de la gare de Milan.

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Me voici dans une ville distante de plus 300 km de ce lieu, l'âge adulte largement atteint. Je me dirige un matin d'octobre vers ma voiture flanqué de mon éphémère associé du moment après une de ces rituelles réunions stériles en l'officine de ce dernier. Au passage, ajoutons que ce personnage, maladivement impécunieux avait chaque mois l'ingénuité de minimiser la portée ses non-payements en ma faveur en arguant qu'ils n'avaient pour origine que des motifs purement financiers... Nous passons devant un bâtiment commercial dont un des saut-de-loup dégage, outre des vapeurs diversement colorées, une odeur que je connais bien. En tous points, celle que j'ai tenté de décrire plus haut et que je n'ai pu de ma vie respirer nulle part ailleurs qu'à Milan. Conscient et convaincu que ce sentiment n'appartient qu'à moi seul, et qu'il n'intéresse personne, je me garde bien d'en souffler mot à mon équipier qui s'arrête brusquement de marcher en me retenant par la manche. L'air songeur, il se met à bredouiller:


     — C'est drôle, ici... ça sent comme à la gare de Milan ! 
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rquad.jpg   FOS © 12.07.2008

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[01]  Pericoloso pour les Italiens, et verboten pour les Allemands.  [ retour ]

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