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Monsieur de Paris

Notes

Frédéric O. Sillig



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Nous sommes dans les années 80, je crois. Une recherche de renseignements techniques sur une affaire précise me fait appeler, au numéro que l'on me donne, un entrepreneur qui m'est parfaitement inconnu. Vraisemblablement installé dans Paris intra-muros, l'homme au fort accent italien qui me répond, me donne avec empressement et courtoisie toutes les indications souhaitées pour parfaire mon rapport d'expertise. Sauf l'identification d'un site sur une photographie que je dois lui expédier par la poste. C'est alors que je lui demande son adresse.

   — Rue de la Folie-Regnault ! me répond-t-il.

Une pensée noire surgit dans mon esprit… Le souvenir particulier d'un ouvrage consulté il y a peu.

   — A quel numéro s'il vous plaît ?
   — 60 bis !

Cette fois, je ne peux pas me retenir :

   — Quelle horreur !
   — Perqué ? « Quelle hor… rreur » ?
   — L'immeuble que vous occupez est-il sur deux étages ?
   — Oui, mais c'est pas au moins danzéreux no ?
   — Non, non !... Mais à droite y a-t-il une porte de garage ?
   — Oui, c'est là oussé qué notré dépôt.

Bon Dieu !... C'est exactement là !... J'essaie de me ressaisir.

   — Ah ! bon !
   — Mamma mia, qu'est ce qu'il y a avec cette maison ?
   — Non rien, c'était juste pour savoir.
   — Vous connaissez la nostra… maison ?... È possibile?...
   — C'est-à-dire que …
   — Vous êtes déjà venou ?

Maladroitement je laisse échapper

   — Non !... Mais j'ai vu des photos d'elle dans des livres.
   — Dans des livres ? Ye ne comprrends pas pourquoi, moi ! 
   — Oui, je …
   — Cosa è successo con questa casa ?
   — Monsieur, je dois vous dire que cette maison est chargée d'histoire. Mais d'une histoire un peu funeste ou plutôt sinistre devrait-on dire.
   — Ma qué… dites-moi l'histoire, Monsieur l'architette ! Dites-moi l'histoire s'il vous plait !
   — Oui mais j'ai un peu peur de vous choquer.
   — No no, n'ayez pas peur, yé l'habitoude de ces choses… un pocco… 

Alors je lui explique avec précaution que son entreprise est établie sur une propriété qui appartenait à la fin du XIXème siècle, à un certain Anatole Deibler01. Et que ce personnage était ce que l'on appelait l'exécuteur des hautes œuvres, c'est-à-dire le bourreau de la République, souvent désigné par « Monsieur de Paris ». Et enfin que la porte de garage à droite de la façade donnait sur un dépôt dans lequel était entreposées, jusqu'à la première guerre mondiale, les bois de justice. À savoir deux guillotines. Une destinée aux exécutions parisiennes et l'autre à celles de province métropolitaine02.
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Un long silence au bout du fil.

Après quelques jours j'ai eu un dernier contact très bref avec ce monsieur.
Plus tard j'ai appris que l'entreprise avait quitté cet endroit… un peu tourmenté par l'Histoire.


rquad.jpg   FOS © 28 janvier 2017

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[01]  Anatole Deibler  WIKIPÉDI  [ retour ]
[02]  A l'époque, les exécutions parisiennes avaient lieu devant la prison de la Roquette disparue aujourd'hui. Seules les cinq dalles sur lesquelles était montée la guillotine sont encore visibles au débouché de la rue de la Croix Faubin sur la rue de la Roquette. En 1911, une des machines a été déménagée à la prison de la Santé, sise boulevard Arago, nouveau lieu des exécutions à Paris. La deuxième guillotine a quitté la rue de la Folie-Regnault vraisemblablement en 1914. [ retour ]

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