Crucicochage
Notes
Frédéric O. Sillig
C'est samedi, je suis seul au bureau. L'urbanisation d'un quartier d'environ 50 ha dans le sud-est de la France est l'objet que je suis sur le point de finaliser. Mon dernier marker noir est sec. Archi-sec et indispensable pour ma présentation. Je dois me résoudre à sortir avec amertume ; je ne pourrai achever ce matin le seul dessin restant.
Me voici dans un grand magasin. Le rayon des fournitures de bureau ne m'offre pas le feutre dont j'ai besoin. Encore une déception. Une autre marque, une autre épaisseur de trait. Tant pis, je me débrouillerai.
Au retour, je tombe sur un jeune croquant échevelé, une rame de papier à la main. Le genre petit prof' d'apparence un brin arrogante et d'un potentiel de pédanterie peu mesuré au vu des certitudes qu'il se garde bien de dissimuler. Imperceptiblement narquois, il m'interroge :
— Vous vous intéressez à la Cité, Monsieur ?
Il m'invite à monter dans un autocar en stationnement pour voir un projet d'urbanisme « hyper important pour notre ville ».
Je monte.
Le projet se rapporte à l'aménagement du parking sur lequel nous nous trouvons, directement surplombé par le dénivelé sur lequel se trouve mon atelier. En un clin d'œil, je vois qu'il s'agit d'un projet pétri d'amateurisme, mal ficelé et non documenté pour la plupart des options proposées. Aucun intérêt. Je m'empresse de sortir de ce camion pour me remettre rapidement au travail.
Le p'tit prof' s'interpose. Il me tend une feuille de papier en me demandant avec insistance de « voter » pour ou contre le projet. Le résultat de ce sondage aura, dit-il, un caractère déterminant et décisif sur l'avenir du projet. Le « vote » consiste à calligraphier trois croix dans un choix de 6 cases. Bigre !
Un exemple flagrant de la manière dont on peut imposer un processus de décision en parfaite cohérence avec les canons de la « démocratie ». Ce dans un pays exposé naturellement à la morgue de factions collectivistes de bas étage. Comme dirait Flaubert, « la génuflexion oblique des dévots pressés ». Je suis furieux et perplexe aussi ; sur la manière de répondre à cet énergumène. Faut-il être cassant, laconique, dédaigneux, ironique, humiliant ? Surtout pas ! J'opte pour une discrète condescendance documentée sans arrogance ni insolence mais hauteur de vue, distance, dérision furtive. Quand même…. Allez ! … un petit soupçon de mépris.
— Cher Monsieur, pour que je puisse me permettre de donner un avis sur un tel projet, quelques heures de travail sont nécessaires pour l'analyse et l'exposé des données du problème dans le but d'étudier l'éventail des possibilités de traitement des éléments de base, et établir un comparatif des partis possibles ainsi qu'une estimation des pondérations à accorder aux différents critères d'évaluation pour ensuite pratiquer une sélection des thèses par élimination qualitatives avant de mettre en œuvre une synthèse des possibilités restantes rassemblées dans un rapport détaillé et documenté sur la méthodologie utilisée dans le dessein d'obtenir enfin une conclusion à proposer. Cela, bien entendu, en contrepartie d'un petit viatique sous forme de modestes honoraires.
Après ce défoulement libérateur de rancune, je me remémore une fois de plus, la réflexion que je me suis toujours imposée : Soumettre des problèmes complexes, spécialisés et techniques au suffrage universel est une gageure. La plupart de ces derniers, en plus de la nomination des dirigeants, sont adoptés et entérinés dans nos contrées, non sur la base d'une analyse et d'une synthèse, mais… d'une simple opinion.
Quand la démocratie directe sera-t-elle strictement réservée à des choix de société éthiques et fondamentaux ?
FOS © 21 janvier 2026
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